conversation

conversation

ANNE CARPENTIER

Curatrice et directrice artistique

Aussi sensible et discrète que visionnaire, Anne Carpentier fait partie de ces figures arlésiennes qui ont participé au rayonnement culturel de la ville. Après une première galerie à deux pas de la place de la République, puis d'une maison d'hôtes à la Roquette où chaque chambre dévoilait des oeuvres d'art à l'image des artistes qu'elle représente, à la grande maison extraite d'un livre d'Hemingway à Trinquetaille, Anne n'a cessé d'explorer Arles tant à travers les murs qu'au fil des rencontres.

Dès notre première rencontre en 2018, lorsqu’elle m’avait invitée à exposer dans sa galerie, j’avais immédiatement été touchée par son élégance, son sens de l’accueil et sa sensibilité.

Adepte des pages blanches sur lesquelles écrire de nouveaux chapitres, Anne s'apprête à sillonner l’horizon de Marseille.

Nous nous sommes retrouvées dans sa dernière demeure arlésienne, au milieu de son exposition “Eloge de l’ombre, a conversation piece” co-curatée avec Graziella Semerciyan où nous avons parlé de son amour pour Arles, du dialogue entre le passé et le contemporain, des artistes avec lesquelles elle a collaboré et de son attrait pour les histoires.

Entre autres...

Lia : Pour quelles raisons avais-tu quitté Paris pour Arles ? 

Anne : On va remonter le temps… En 2009, j’ai découvert Arles alors que j’étais invitée à un mariage à Bonnieux. J’avais réservé deux nuits à l’hôtel du Forum, toute seule, intriguée. Je sortais tout juste de l’école du Louvre et on avait étudié le portail de Saint Trophime, je voulais le voir en vrai. Les monuments antiques, médiévaux arlésiens m’attiraient. C’était la fin des rencontres de la photographies, j’ai découvert l’ampleur des expositions dans les églises, dans les friches industrielles, je croisais Peter Lindberg au Nord Pinus et on commençait à parler de l’arrivée de la Fondation LUMA. Tout me semblait incroyable, généreux, la ville bouillonnait, j’ai eu un coup de cœur pour Arles. A partir de là, je faisais régulièrement des allers-retours entre Paris et Arles, tout était à faire, c’était comme une grande page blanche où chacun écrivait des histoires. Et il y a eu l’opportunité d’acheter une petite maison à la Roquette, bien moins chère qu’un appartement parisien, et en même temps la première galerie dans laquelle tu as exposé. 

Lia : Un espace inspirant ! 

Anne : C’était une partie d’un ancien monastère, comme une petite chapelle gothique avec une aura très particulière. En la rénovant à la chaux, j’avais même failli perdre un doigt ! Je garde une trace de cet événement. 

Lia : C’est avec la chaux que l’on peut faire disparaître des corps (rires) ! 

Anne : Exactement ! (Rires) J’aurais adoré avoir un doigt en métal comme dans La leçon de piano. Le projet de la galerie s’est dessiné simplement. Il y a une douceur de l’accueil à Arles. Les personnes étaient curieuses, avides de nouveaux projets, à condition de s’implanter dans la ville avec discrétion et élégance, en la réenchantant sans la brusquer.. J’ai toujours aimé mélanger objets anciens, mobiliers et art contemporain, comme c’était le cas pour ton exposition, entre tes collages et un buste antique trouvé chez Bernard Tinivella. Ou encore, obtenir le prêt de la mobylette de Dora Maar dans une exposition de ses dessins de paysages provençaux. J'imaginais qu'elle s'en servait pour explorer la région, seule, et dessiner sur le motif les dessins que j'exposais alors.

Lia : Dans le choix de tes artistes et designers contemporains, tu as été précurseuse, je pense notamment à Marion Mailaender, Axel Chay, Maison Intègre… Dès l’ouverture de ta première galerie, tu n’as pas hésité à créer des dialogues entre les artistes, designers, artistes culinaires, collectionneurs.

Anne : Ça m’émeut de travailler avec des talents émergents. J’ai eu le plaisir d’exposer les premières pièces d’Ambre de Maison Intègre en 2018, puis de présenter des créations de Marion dans la foulée, notamment son banc Piscine, ses vases-sacs et ses miroirs pare-brise. De voir aujourd’hui leur collaboration, c’est super ! Ambre avait invité Marion à Ouagadougou. Elle a eu l'idée de jouer avec le motif de la tôle ondulée, omniprésente dans la ville, pour réaliser un banc, un tabouret, une console, une applique et une petite lampe. Donc, c’est la tôle magnifiée par le bronze avec un savoir-faire ancestral, et le pas de côté de Marion que j'adore.

Lia : Tu as également organisé des expositions hors les murs, je pense notamment au cabanon de François Champsaur.

Anne : Oui, sur une invitation d’Emmanuelle Oddo, c’était une belle expérience !

Lia : Puis tu as décidé de fermer la galerie pour ouvrir une maison d’hôtes, “Vaste horizon”…

Anne : Ça m'intéressait de prolonger l’expérience des rencontres que l’espace galerie ne permettait pas autant. Je cherchais un endroit d’hospitalité pour une mise en condition des œuvres d’art. J’étais heureuse de pouvoir présenter tes collages dans une chambre et de pouvoir te recevoir comme avec Axel. J’étais heureuse de pouvoir organiser des évènements attablés et de prolonger les soirées, de partager des petits déjeuners, ce qu’une galerie ne permet pas forcément. 

Lia : Et aujourd’hui, tu organises des expositions chez toi, un lieu habité par ta famille. Troisième et dernière étape arlésienne ! 

Anne : Cette maison a un charme, du caractère, quand on l’avait visité pour la première fois, j’étais émue par cette frise végétale, les vestiges d’un temps passé. J’aime bien me dire que la personne qui a fait construire cette maison a eu plaisir à le faire en sollicitant des artisans locaux. Ça se ressent sur chaque morceau de la maison, chaque sol, chaque poignée de porte, chaque prise… Je m’étais dit qu’il fallait en faire un lieu vivant. Avec Graziella Semerciyan, on a pensé à faire une exposition qui célèbre l’artisanat, chaque pièce résonne avec le décor de la maison. 

Lia : Toujours en conversation.

Anne : Oui, on l’a appelé "Éloge de l'ombre, a conversation piece", à la fois pour notre conversation avec Graziella, nos différents regards, et à la fois pour la conversation entre les pièces choisies et le cadre de l’exposition. 

Lia : Tu vas bientôt quitter cette maison pour de nouveaux horizons, qu’est ce qui t’amène à bouger épisodiquement ? Tu évoquais la page blanche, est-ce une nécessité de se réinventer ? 

Anne : Oui, j’aime bien raconter des histoires avec l’idée qu’il y a toujours un début et une fin. La prochaine histoire se déroule à Marseille. Je vais suivre mes hommes dans leurs aventures, ils m’ont suivi dans l’aventure arlésienne depuis des années, David sera à treize minutes à pied du Mucem où il travaille et Darius pourra passer son adolescence dans une grande ville... Après, j’ai une vision utopique, je vois les choses avec un filtre : Marseille est une la ville mythique, le port ouvert sur la Méditerranée, pleine de promesses avec une mixité sociale qui manque beaucoup à Arles.

J'aime cette phrase d'Albert Londres : "Marseille, c’est la porte du Sud. Quand on la franchit, on sent déjà l’odeur du large." C'est ça : Marseille est un voyage, où tout circule. Tandis qu'Arles est sous verre maintenant, ça peut être étouffant.

Lia : Depuis ton arrivée à Arles, beaucoup de choses ont changé ? 

Anne : Hélas, les fondations qui ne cessent d’ouvrir, l'entrée en jeu d'Anne-Laure Bouffard, Bustamante, We are Ona… Ça ne me rassure pas dans l’éclectisme. 

Lia : On le ressent chaque année de plus en plus durant la semaine d'ouverture des Rencontres, une forme d’élitisme qu’il n’y avait pas avant le covid… Arles est devenu victime de son succès !

Anne : De voir tant de nouveaux espaces toujours plus vastes, toujours plus luxueux ouvrir, ça me conforte dans l’idée de partir même si je garderai toujours un pied à Arles. Il y a tant d’artistes et d’artisans qui vivent à l’ombre de toutes les fondations. Sophie Laly, Léna Théodore et Robin Leforestier, Elise Peroi, Livia Melzi, Juliette Lemontey, Hector Gachet, Jean Marquès... et des personnes inspirantes comme Armand Arnal et Rabih Kayrouz. Ça m’a fait plaisir que Mustapha Bouhayati, le directeur de Luma soit venu deux fois à la maison voir notre exposition, nous confortant que c’est ce qu’il fallait faire entre les grandes fondations et les galeries, l’Art & Craft est plus intéressant dans ces conditions, intimes et confidentielles. Prendre du temps lors des visites, à la fois pour les artistes que pour ceux qui viennent découvrir les œuvres. On a eu la chance de faire une collaboration avec la librairie Offprint : on peut consulter les livres de notre bibliographie en s’asseyant sur le canapé. Ça enrichit le propos, des discussions s’enclenchent, c’est passionnant. Ça permet différents modes de lectures de l’exposition. 

Instagram @anne_carpentier_

à découvrir

à découvrir